Transmission des savoirs : pourquoi transmettre ne s'improvise pas

« Pourtant, je lui ai tout expliqué. »
Cette phrase, je l'entends régulièrement dans les formations de tuteurs et de formateurs.
Elle est souvent prononcée avec une forme d'incompréhension.
Parfois même avec un peu de découragement.
La situation est presque toujours la même.
Une personne expérimentée a pris du temps pour transmettre son savoir à un collègue, un nouvel arrivant ou un alternant. Elle a montré les procédures, détaillé les étapes, partagé ses conseils.
Quelques jours plus tard, elle découvre que certaines erreurs persistent.
Que les consignes n'ont pas été intégrées comme elle l'espérait.
Que ce qui lui semblait évident ne l'est pas pour l'autre.
Alors surgit cette question silencieuse :
« Comment est-ce possible puisque j'ai tout expliqué ? »
Derrière cette interrogation se cache un malentendu très répandu dans les organisations.
Nous avons souvent tendance à penser que savoir et transmettre relèvent de la même compétence.
Comme si la maîtrise d'un sujet garantissait naturellement la capacité à le faire apprendre.
Cette idée paraît logique.
Après tout, qui mieux qu'un expert pourrait transmettre son expertise ?
Pourtant, l'expérience montre régulièrement autre chose.
Les personnes les plus compétentes dans leur métier ne sont pas toujours celles qui transmettent le plus efficacement.
Et cette observation n'a rien de paradoxal lorsqu'on regarde ce qui se joue réellement dans une situation d'apprentissage.
Connaître n'est pas faire apprendre
Lorsque nous maîtrisons un sujet depuis longtemps, nous oublions souvent le chemin parcouru pour y parvenir.
Les gestes deviennent naturels.
Les raisonnements deviennent rapides.
Certaines décisions se prennent presque instinctivement.
Nous ne réfléchissons même plus à ce qui nous permet d'agir efficacement.
C'est précisément là que la difficulté commence.
Car transmettre suppose de revenir sur ce qui est devenu automatique.
Je pense à un technicien expérimenté rencontré lors d'une formation de tuteurs.
Depuis plus de vingt ans, il réalisait certaines opérations complexes avec une remarquable aisance.
Lorsqu'il devait les expliquer à un nouvel arrivant, il rencontrait pourtant des difficultés inattendues.
En observant sa pratique, nous avons compris pourquoi.
Il réalisait certaines étapes sans même en avoir conscience.
Pour lui, elles faisaient partie du geste.
Pour l'apprenant, elles étaient invisibles.
Le problème n'était pas son expertise.
C'était justement son niveau d'expertise.
Il savait tellement faire qu'il avait oublié comment il avait appris.
Transmettre implique donc un changement de posture particulier.
Il ne s'agit plus seulement de mobiliser ce que l'on sait.
Il s'agit de rendre ce savoir accessible à quelqu'un qui ne dispose pas des mêmes repères.
La tentation de transmettre comme on a appris
Une autre difficulté apparaît fréquemment.
Lorsque nous devons transmettre, nous avons tendance à reproduire ce qui a fonctionné pour nous.
C'est un réflexe naturel.
Nous empruntons le chemin que nous connaissons.
Mais ce chemin n'est pas forcément le plus adapté à la personne que nous accompagnons.
Certains apprennent en observant.
D'autres ont besoin d'expérimenter.
Certains ont besoin de comprendre le sens global avant d'agir.
D'autres préfèrent commencer par la pratique.
Cette diversité est particulièrement visible dans les formations de formateurs.
Deux participants peuvent recevoir exactement le même contenu et ne pas en retenir les mêmes éléments.
Non parce que l'un serait plus compétent que l'autre.
Mais parce qu'ils ne construisent pas leurs apprentissages de la même manière.
Transmettre suppose donc un travail de structuration.
Organiser l'information.
Identifier les points essentiels.
Construire une progression.
Créer des étapes.
Autrement dit, penser non pas depuis son propre savoir, mais depuis le parcours de celui qui apprend.
Le défi du décentrage
C'est probablement l'une des compétences les plus difficiles à développer.
Lorsque l'on maîtrise un sujet, il devient compliqué d'imaginer ce qu'il représente pour quelqu'un qui débute.
Je le constate régulièrement dans les formations.
Un expert explique un processus avec précision.
Puis il s'interrompt soudain.
« Ah oui, c'est vrai, je n'avais pas pensé qu'il fallait déjà connaître cela pour comprendre la suite. »
Ce moment est particulièrement intéressant.
Il marque la prise de conscience d'un écart.
L'écart entre celui qui sait et celui qui apprend.
Transmettre exige de réduire cet écart.
Pour cela, il faut être capable de quitter temporairement sa propre logique.
Comprendre ce que l'autre connaît déjà.
Identifier ce qui lui manque.
Repérer les représentations qui risquent de créer des malentendus.
Anticiper les difficultés.
Ce travail de décentrage est exigeant parce qu'il nous oblige à suspendre, au moins momentanément, l'évidence de notre propre expérience.
Le rythme, cet élément souvent oublié
Une transmission efficace ne dépend pas uniquement du contenu.
Elle dépend aussi du rythme auquel celui-ci est proposé.
Certaines personnes transmettent trop vite.
D'autres trop lentement.
Dans les deux cas, les difficultés apparaissent rapidement.
Je repense à une tutrice particulièrement investie qui souhaitait bien faire.
Lorsqu'un nouvel arrivant rejoignait son service, elle lui expliquait tout dès les premiers jours.
Les procédures.
Les outils.
Les règles.
Les spécificités du métier.
Son intention était excellente.
Mais les personnes qu'elle accompagnait ressortaient souvent avec le sentiment d'avoir reçu une quantité d'informations impossible à retenir.
Nous avons alors travaillé sur une autre logique.
Fractionner.
Prioriser.
Créer des étapes.
Laisser du temps d'intégration.
Observer les retours.
Ajuster.
Car apprendre ne consiste pas seulement à recevoir une information.
Cela suppose aussi de pouvoir la digérer, l'organiser et l'expérimenter.
Transmettre, c'est aussi accompagner
L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à réduire la transmission à l'explication.
Comme si apprendre consistait simplement à recevoir des informations.
La réalité est plus complexe.
Une transmission réussie repose également sur l'accompagnement.
Observer les réactions.
Repérer les hésitations.
Encourager les progrès.
Rassurer lorsque les difficultés apparaissent.
Ajuster les explications.
Revenir sur certains points.
Cette dimension relationnelle est souvent déterminante.
Je me souviens d'un alternant qui décrivait son expérience avec deux tuteurs successifs.
Le premier maîtrisait parfaitement son métier mais intervenait essentiellement sous forme d'explications.
Le second possédait moins d'expertise technique mais prenait davantage le temps d'accompagner les apprentissages.
Lorsqu'on lui a demandé lequel l'avait le plus aidé à progresser, sa réponse a été immédiate.
Celui qui l'avait accompagné.
Pas seulement celui qui lui avait expliqué.
Un enjeu stratégique souvent sous-estimé
Dans beaucoup d'organisations, la transmission est encore considérée comme une activité secondaire.
Quelque chose qui se fait naturellement.
Au fil de l'eau.
Lorsque l'on a le temps.
Pourtant, les enjeux sont considérables.
Intégration des nouveaux collaborateurs.
Transmission des savoir-faire.
Développement des compétences.
Préservation des expertises internes.
Qualité des parcours professionnels.
Lorsqu'une organisation professionnalise la transmission, les effets deviennent rapidement visibles.
Les montées en compétence s'accélèrent.
Les erreurs diminuent.
Les parcours d'intégration gagnent en fluidité.
Les savoirs circulent davantage.
Et surtout, les experts cessent de porter seuls la responsabilité implicite de transmettre sans méthode ni accompagnement.
À retenir
Pendant longtemps, les organisations ont considéré la transmission comme une conséquence naturelle de l'expertise.
L'expérience montre pourtant une réalité différente.
Savoir et transmettre sont deux compétences distinctes.
L'une permet d'agir.
L'autre permet à quelqu'un d'autre d'apprendre à agir.
Cette différence peut sembler subtile.
Elle est pourtant essentielle.
Transmettre suppose de structurer son savoir, de se décentrer, d'ajuster son rythme, d'accompagner les apprentissages et de s'intéresser autant à celui qui apprend qu'à ce qui est appris.
Autrement dit, passer d'une logique d'expertise à une logique pédagogique.
Ce que j'observe sur le terrain, c'est que lorsque cette bascule s'opère, quelque chose change profondément.
La transmission cesse d'être une obligation implicite ou une charge supplémentaire.
Elle devient une compétence reconnue.
Et souvent, un véritable levier de développement pour les personnes comme pour les organisations.
Car au fond, la question n'est peut-être pas : « Qui possède le plus de connaissances ? »
Elle est peut-être davantage : « Qui est capable de permettre à d'autres de se les approprier ? »
Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.