IA, apprentissage et développement des compétences

Faut-il encore apprendre par cœur à l'ère de l'intelligence artificielle ?

Professionnelle réfléchissant devant son ordinateur, illustrant la question de l'apprentissage à l'ère de l'intelligence artificielle

Depuis l'arrivée massive des outils d'intelligence artificielle dans le quotidien professionnel, une question revient régulièrement dans les formations que j'anime.

« À quoi bon retenir des informations puisque nous pouvons les retrouver en quelques secondes ? »

La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant légitime.

Pendant longtemps, apprendre a été associé à l'accumulation de connaissances. Plus une personne mémorisait d'informations, plus elle était considérée comme compétente.

Aujourd'hui, une grande partie de ces informations est disponible instantanément. Un moteur de recherche, un assistant conversationnel ou une base documentaire permettent d'accéder en quelques secondes à ce qui nécessitait autrefois des heures de recherche.

Dans ce contexte, apprendre par cœur semble parfois appartenir à une autre époque.

Et pourtant, lorsque l'on regarde de plus près ce qui se passe réellement dans les organisations, la question devient beaucoup moins évidente qu'elle n'en a l'air.

Les formations consacrées au management proposées par ESTEAM permettent précisément d'explorer ces équilibres entre connaissance, discernement et pratique professionnelle.

Une scène devenue banale

Il y a quelques semaines, lors d'une formation sur le management, un participant a posé une question sur la gestion des conflits.

Avant même que j'aie commencé à répondre, plusieurs personnes avaient déjà consulté leur téléphone.

Quelques secondes plus tard, l'une d'elles annonçait :

« ChatGPT dit que la meilleure méthode est d'utiliser l'écoute active et la reformulation. »

Le groupe a souri.

Puis nous avons poursuivi la discussion.

Quelques minutes plus tard, un autre participant racontait une situation particulièrement tendue vécue avec un collaborateur.

Et soudain, le sujet est devenu beaucoup plus complexe.

Parce qu'entre une réponse théorique trouvée instantanément et une situation humaine réelle, il existe un écart considérable.

L'information était disponible.

La compréhension, elle, restait à construire.

C'est probablement l'un des premiers enseignements de l'ère de l'intelligence artificielle.

L'accès au savoir n'est plus le principal problème.

La capacité à comprendre, relier, analyser et utiliser ce savoir devient déterminante.

Mémoriser n'est pas stocker

Lorsque nous parlons d'apprentissage par cœur, nous imaginons souvent une accumulation mécanique d'informations.

Une liste de dates.

Une définition.

Une formule.

Un vocabulaire technique.

Cette représentation est réductrice.

La mémoire ne sert pas uniquement à conserver des informations.

Elle permet de construire des liens.

Chaque connaissance intégrée devient un point d'appui pour comprendre la suivante.

Lorsqu'un manager analyse une situation complexe, il ne consulte pas une intelligence artificielle à chaque étape de son raisonnement.

Il mobilise en permanence des connaissances déjà présentes : expériences passées, concepts, repères relationnels, mécanismes psychologiques, compréhension de son organisation.

C'est précisément cette mémoire qui lui permet de réfléchir.

Sans elle, il dispose d'informations.

Mais il peine à leur donner du sens.

Le paradoxe de l'intelligence artificielle

L'un des paradoxes les plus intéressants de cette période est que plus les outils deviennent performants, plus la qualité du jugement humain devient importante.

Une intelligence artificielle peut produire une réponse en quelques secondes.

Encore faut-il être capable d'évaluer cette réponse.

Est-elle pertinente ?

Est-elle adaptée au contexte ?

Que manque-t-il ?

Quels sont ses angles morts ?

Ces questions nécessitent des connaissances préalables.

Autrement dit, pour utiliser intelligemment l'intelligence artificielle, il faut déjà savoir un certain nombre de choses.

Je le constate régulièrement dans les formations.

Les participants les plus expérimentés utilisent souvent les outils d'IA avec davantage de discernement.

Non parce qu'ils maîtrisent mieux la technologie.

Mais parce qu'ils disposent d'une base de connaissances suffisamment solide pour exercer leur esprit critique.

L'intelligence artificielle répond.

Le discernement permet d'évaluer.

Ce qui disparaît... et ce qui devient essentiel

Je suis convaincue que certaines formes de mémorisation vont progressivement perdre de leur importance.

Apprendre une information uniquement pour la restituer quelques jours plus tard présente aujourd'hui un intérêt limité.

En revanche, d'autres formes d'apprentissage deviennent plus stratégiques que jamais.

Comprendre les mécanismes de la communication.

Maîtriser les principes du management.

Connaître les biais cognitifs.

Développer sa culture générale.

Comprendre les dynamiques humaines.

Ces connaissances ne servent pas uniquement à répondre à une question.

Elles permettent d'interpréter la réalité.

Et cette capacité d'interprétation reste profondément humaine.

Les formations consacrées au développement des compétences humaines proposées par ESTEAM visent précisément à renforcer ces capacités qui dépassent la simple acquisition d'informations.

L'illusion du savoir disponible

Un autre phénomène apparaît régulièrement dans les organisations.

Parce que l'information est facilement accessible, nous avons parfois l'impression de la maîtriser.

Or, consulter n'est pas apprendre.

Lire n'est pas intégrer.

Avoir accès à une réponse ne signifie pas être capable de la mobiliser au bon moment.

Cette différence devient particulièrement visible dans les situations de tension.

Lorsqu'un manager doit gérer un conflit difficile, il ne dispose pas toujours du temps nécessaire pour rechercher une méthode.

Lorsqu'un dirigeant doit prendre une décision importante, il ne peut pas interrompre la réunion pour reconstruire toutes ses connaissances.

Dans ces moments-là, ce qui fait la différence est déjà présent en lui.

Les connaissances intégrées deviennent alors des ressources immédiatement disponibles.

Ce que l'on retient change notre manière de penser

Les neurosciences montrent depuis longtemps que l'apprentissage transforme le cerveau.

Chaque nouvelle connaissance modifie notre manière de percevoir les situations.

Elle influence notre attention.

Notre compréhension.

Nos analyses.

Nos décisions.

Autrement dit, apprendre ne sert pas uniquement à savoir davantage.

Apprendre transforme notre manière de penser.

Et cette transformation ne peut pas être externalisée.

Aucune intelligence artificielle ne peut développer à notre place notre capacité de jugement, notre esprit critique ou notre discernement.

Elle peut nous accompagner.

Pas nous remplacer dans ce travail.

Apprendre autrement plutôt qu'apprendre moins

La véritable question n'est donc peut-être pas de savoir s'il faut encore apprendre par cœur.

La question est plutôt : que faut-il mémoriser aujourd'hui ?

Dans un monde où les informations sont accessibles en permanence, l'enjeu n'est plus d'accumuler.

L'enjeu est de construire des repères solides.

Des concepts.

Des modèles de compréhension.

Des connaissances suffisamment intégrées pour nourrir notre réflexion.

L'apprentissage évolue.

Il devient moins centré sur la restitution.

Plus orienté vers la compréhension, les liens et l'analyse.

Ce déplacement est considérable.

Et il concerne autant les écoles que les entreprises.

Le rôle du manager et du formateur

Cette évolution transforme également le rôle du manager et du formateur.

Pendant longtemps, transmettre consistait principalement à partager des connaissances.

Aujourd'hui, cela ne suffit plus.

L'enjeu devient d'aider les personnes à comprendre, relier, questionner, exercer leur discernement.

Dans les formations que j'anime, je constate que les participants cherchent moins à accumuler des réponses qu'à développer leur esprit critique et leur capacité à réfléchir dans des situations nouvelles.

Cette compétence devient probablement l'une des plus précieuses dans un environnement où les réponses sont partout disponibles.

À retenir

L'intelligence artificielle modifie profondément notre rapport à la connaissance.

Elle rend l'information plus accessible que jamais.

Mais elle ne rend pas l'apprentissage inutile.

Au contraire.

Plus les réponses sont faciles à obtenir, plus la capacité à les comprendre, les questionner et les utiliser devient essentielle.

Ce que j'observe sur le terrain, c'est que les professionnels les plus performants ne sont pas ceux qui savent tout.

Ce sont ceux qui disposent de suffisamment de connaissances pour penser par eux-mêmes, exercer leur discernement et continuer à apprendre.

Au fond, l'enjeu n'est peut-être plus d'apprendre par cœur comme hier.

Il est d'apprendre suffisamment profondément pour pouvoir réfléchir dans un monde où les réponses semblent déjà toutes disponibles.

Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.

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